Vannerie

Histoire du vannier, au fil des saisons

(articles parus dans le journal du Panier bio de Fribourg)

L’automne

Le vannier n’a plus d’yeux que pour elle. Il revit une lointaine histoire, une attente qui fait tant battre son coeur qu’il ne sait plus qui elle est. Il a vu ses bourgeons doux et soyeux, les abeilles danser autour d’elle pour la venue des premiers pollens de février, la lumière du printemps qu’il espérait pendant l’ermitage hivernal dans son atelier. Puis il a vu les feuilles lentement la recouvrir, comme si, pour mieux se retrouver, il fallait qu’elle se pare de ce qui la fait croître et les oblige, un temps, à se séparer. Il a veillé auprès d’elle, durant tout un printemps, tout un été. Espérant qu’aucune grêle, qu’aucun malheur, ne vienne briser sa fine pointe, qu’aucune liane n’entrave sa montée vers un soleil qui lui assure sa droiture, nourrit sa sève.

Durant tout ce temps, il a tressé corbeilles, plateaux et paniers, comme pour lui montrer à quelle oeuvre il l’accompagnerait.

Maintenant c’est l’automne. Ils vont bientôt se retrouver. Il faut encore que la sève retourne en terre, que la parure foliaire tombe à son pied laissant place à la parure des cristaux de givre, signe de son abandon aux mains du vannier. En attendant, il pourra la voir dans sa nudité, sentir son écorce lisse, du bout de ses doigts, tressaillir de ses aspérités. Il aura de la peine à se retenir de la ployer délicatement dans sa main pour déjà apprécier sa promesse de souplesse. La toucher, et se souvenir ensemble qu’ils ont une destinée, que leur noce célébrera une divine parenté. Qu’ils sont tous deux reliés pour être donnés. Il lui dira : « Que mes mains soient fidèles à mon coeur, toi que le soleil, l’eau et la terre ont nourri, moi que le compagnonnage, l’humilité, et le désir ont porté. Que notre création soit la juste note qui nous a été confiée. »

Il lui dira genoux à terre, elle et lui dépouillés, à cette branche de saule qui deviendra son brin d’osier.

L’hiver

L’hiver, le moment tant attendu est arrivé. Jean, mon maître de vannerie, me téléphone: « Ca y est Mathieu, les feuilles sont tombées, on peut y aller ». Il a 75 ans, il est beau et humble.

On fixe le jour, on pourra travailler entre 13h et 16h, lorsque le soleil dépasse les cimes alpines et qu’il nous chauffera les doigts.

Le matin du jour choisi, nous voilà, Jean et moi, sur les rives du Rhône. Nos yeux brillent. Elles sont là, fidèles: les branches d’osier. Nous n’y sommes pour rien. Nous n’avons ni planté, ni taillé à ras pour une bonne repousse, ni soigné la terre. Ces centaines de mètres de tiges dressées, rouges, belles, émouvantes, nous sont données.

Alors, le sécateur à la main, nous avançons silencieux. Chacun choisit son bosquet, s’agenouille, et commence le rituel. Tac, tac, tac. Les branches d’osier tombent dans nos mains l’une après l’autre. Ce qui se passe intérieurement est indicible.

Le remède à la société de consommation est la communion.

Une gaine de glace entoure le pied des branches. Quelques ronces griffent la peau. Parfois, on saigne un peu.

Petit à petit, nous déposons les poignées d’osier sur le bord du chemin sablonneux. Petit à petit, nous les rassemblons en bottes. Fiers, heureux, le sentiment du geste juste, du bon jour. Tout cela dans le silence, le secret. Juste quelques murmures du Rhône, à côté. Et quelques milliers de branches qui témoignent de ce jour qui n’appartient pas au temps.

Ensuite il faut trier, par longueur. Bien attacher les bottes d’osier en les serrant par une tige torsadée, encore un geste qu’on ne peut faire que si on l’a vu faire. Il fait froid, alors il faut travailler près d’un feu et de sa fumée. Dans ce feu, jeter quelques tiges inutiles. Ca sent l’encens, on dit « l’encens des vanniers ». C’est peut-être ce parfum qui mystérieusement nous relie: nomades, paysans, hommes du néolithique ou néoruraux: tous nous avons cueilli, tous nous avons senti. La tradition ne tient qu’à un fil, celui de l’indicible.

Les osiers sont alors laissé debout, à l’abri. Il vont sécher jusqu’au printemps. Si on les travaille frais, l’ouvrage se desserrera. L’osier se travaille après être trempé, nous en reparlerons.

A suivre…